Enseigner jusqu'à s'oublier — une lecture Gestalt de l'épuisement enseignant
On appelle souvent cela burn-out. J'y lis autre chose : ce que le métier d'enseigner façonne dans le corps et le sens, à force de présence sans repli — une lecture Gestalt de l'épuisement enseignant.
RÉFLEXIONS
Carine NOTTON
7/8/20262 min temps de lecture
Ce texte prolonge une réflexion déjà engagée sur l'agrippement au travail et l'épuisement qui lui succède. Ici, je resserre le regard sur un métier que je connais de l'intérieur : celui d'enseigner.
La classe est un lieu sans repli. Trente visages, parfois plus, qui attendent une présence continue — un regard qui accueille, une voix qui tient, une attention qui ne se retire jamais tout à fait. Ce n'est pas un métier qui s'exerce par intermittence. C'est un métier de contact permanent, où la frontière entre soi et l'autre s'use un peu plus chaque jour, à force d'être sollicitée sans repos.
J'ai enseigné près de vingt ans avant de devenir gestalt-thérapeute. Je connais cette fatigue-là de l'intérieur — celle qui ne se répare pas avec les vacances, parce qu'elle ne loge pas dans le corps fatigué, mais dans le sens qui s'est usé.
Une vocation qui empêche de se retirer
Enseigner porte souvent le poids d'une vocation. Et la vocation, en Gestalt, peut devenir un piège subtil : elle transforme le retrait — pourtant nécessaire à tout cycle vivant — en trahison. Se retirer, ralentir, dire non à une sollicitation de plus, cela devient trahir les élèves, trahir sa mission, trahir ce qu'on croit devoir être.
Alors on reste en contact, même quand le contact n'est plus nourrissant. On continue de donner, même quand il n'y a plus rien à puiser. L'agrippement dont je parlais dans un précédent texte prend ici un visage particulier : ce n'est pas seulement le travail qui retient, c'est l'idée de ce que l'on doit être pour les autres.
L'institution comme frontière mouvante
À cela s'ajoute une frontière-contact qui n'est jamais stable : les injonctions institutionnelles changent, les attentes des familles se déplacent, la hiérarchie évalue sans toujours expliquer. L'enseignant ajuste, sans cesse, un cadre qui lui échappe. Ce n'est pas un manque de compétence — c'est un excès de contact non métabolisé, une adaptation permanente qui ne laisse jamais le temps d'un vrai retrait, d'un vrai repos.
Vient alors cette fatigue qui n'a rien à voir avec le sommeil. Une fatigue du sens, quand la salle de classe cesse de traverser et se met à peser. Le même geste, répété, qui autrefois faisait vibrer, et qui maintenant englue.
Ce que la Gestalt permet de faire de cette fatigue
Mon travail, en Gestalt, n'est pas de vous aider à « tenir mieux » ni à trouver de nouvelles stratégies pour continuer comme avant. C'est d'aller sentir, avec vous, où le contact s'est figé — où le devoir a remplacé le désir, où la vocation est devenue insensible à votre propre limite.
Ce chemin n'est ni un abandon de ce qui vous anime dans ce métier, ni un simple lâcher-prise. C'est retrouver la possibilité de vous retirer pleinement quand il le faut, pour pouvoir vous engager pleinement quand c'est juste — et ainsi redonner au geste d'enseigner sa part vivante.
Carine Notton - Gestalt thérapie 5 Rue Cornavent, 69150 Décines +33 7 82 02 23 94 carinenotton@gmail.com